Comment évaluer la fiabilité des systèmes d'IA ? Un guide pratique

Comment évaluer la fiabilité des systèmes d'IA ? Un guide pratique

L’intelligence artificielle s’immisce dans tous les aspects de notre vie quotidienne : du recrutement automatisé aux diagnostics médicaux, en passant par les systèmes de crédit bancaire. Mais comment s’assurer que ces systèmes sont vraiment dignes de confiance ? C’est la question centrale qu’aborde une récente étude publiée dans ACM Computing Surveys en avril 2025. Et c’est précisément sur ce défi que travaille depuis 2021 l’initiative française Confiance.ai.

Le problème : trop de théorie, pas assez de pratique

Aujourd’hui, de nombreuses institutions tentent d’établir des exigences pour que les systèmes d’IA soient considérés comme “trustworthy” (dignes de confiance). On parle d’équité, de confidentialité, de robustesse, de transparence… Mais concrètement, comment mesure-t-on tout ça ?

Le fossé entre les principes éthiques théoriques et leur mise en œuvre pratique reste immense. Les développeurs et les entreprises manquent d’outils concrets pour évaluer si leur système d’IA respecte vraiment ces critères.

L’étude ACM : une méthodologie en trois temps

Pour répondre à ce défi, les chercheurs ont développé une approche systématique en trois volets :

1. L’analyse comparative de 18 cadres existants

Les auteurs ont passé au peigne fin 18 cadres d’évaluation proéminents provenant d’agences nationales (comme les États-Unis ou des pays européens), d’organisations supranationales (notamment l’Union Européenne), et d’institutions de recherche. L’objectif ? Comprendre leurs objectifs, leur structure et surtout leur applicabilité concrète.

Parmi les cadres analysés figure notamment celui du High-Level Expert Group on Artificial Intelligence (AI HLEG) de la Commission Européenne. Ce groupe de 52 experts, créé en 2018, a proposé les 7 exigences fondamentales pour une IA de confiance :

  1. Diversité, non-discrimination et équité (Fairness)
  2. Transparence (Transparency)
  3. Confidentialité et gouvernance des données (Privacy and Data Governance)
  4. Robustesse technique et sécurité (Technical Robustness and Safety)
  5. Responsabilité (Accountability)
  6. Surveillance et autonomie humaine (Human Agency and Oversight)
  7. Bien-être sociétal et environnemental (Societal and Environmental Well-being)

Ces sept dimensions constituent aujourd’hui le socle de référence en Europe et ont même influencé la rédaction de l’AI Act européen.

L’analyse révèle une grande diversité d’approches, mais aussi un manque de cohérence dans la façon dont la “fiabilité” est définie et mesurée d’un cadre à l’autre.

2. Un catalogue complet de métriques quantitatives

C’est probablement la contribution la plus pratique de l’étude : un catalogue exhaustif de métriques que les praticiens peuvent réellement utiliser. Fini les déclarations d’intention vagues !

Ces métriques permettent de quantifier des aspects comme :

  • L’équité et la non-discrimination : détecter les biais dans les données et les algorithmes
  • La robustesse : vérifier que le système fonctionne correctement même dans des conditions imprévues
  • La transparence : évaluer si les décisions du système peuvent être comprises et expliquées
  • La confidentialité : mesurer la protection des données personnelles

Pour chaque dimension identifiée, les auteurs rassemblent des stratégies d’évaluation issues de la littérature scientifique, en se concentrant spécifiquement sur des métriques quantitatives utilisables pour surveiller la fiabilité d’un système d’IA pendant son développement et son exploitation.

3. Un cadre unifié aligné sur le cycle de vie du ML

La troisième innovation consiste à mapper ces dimensions de fiabilité sur le cycle de vie complet du machine learning. En d’autres termes, l’étude propose des points de contrôle spécifiques à chaque étape :

  • Phase de conception : quelles questions poser avant même de commencer ?
  • Collecte et préparation des données : comment détecter les biais dès la source ?
  • Entraînement du modèle : quelles métriques surveiller pendant l’apprentissage ?
  • Déploiement : comment monitorer la fiabilité en production ?
  • Maintenance : comment s’assurer que le système reste fiable dans le temps ?

Confiance.ai : la mise en pratique française de ces principes

Pendant que les chercheurs développaient ce cadre théorique, la France lançait en 2021 le programme Confiance.ai, financé à hauteur de 45 millions d’euros par France 2030. Cette initiative incarne précisément le passage de la théorie à la pratique que l’étude ACM appelle de ses vœux.

Un collectif sans précédent

Confiance.ai rassemble plus de 50 partenaires issus de secteurs industriels critiques :

Grands groupes industriels : Airbus, Renault Group, Thales, Air Liquide, Valeo, Naval Group, Safran Intégrateurs : Sopra Steria, Atos Organismes de recherche : CEA, Inria, IRT Saint Exupéry, IRT SystemX

Ce collectif s’est attaqué aux systèmes critiques où l’IA doit être absolument fiable : véhicules autonomes, aéronautique, défense, énergie, industrie 4.0.

Une méthodologie outillée concrète

Confiance.ai a développé une méthodologie complète accessible en open source avec 126 composants technologiques regroupés en 9 ensembles fonctionnels :

  1. Ingénierie de bout en bout : vision globale du système
  2. Gestion du cycle de vie de la donnée : de la collecte au monitoring
  3. Gestion du cycle de vie des modèles et composants : versioning, traçabilité
  4. Évaluation des composants d’IA : tests systématiques
  5. Déploiement des composants IA : passage en production sécurisé
  6. Gestion des systèmes d’IA en opération : monitoring continu
  7. Robustesse : résistance aux perturbations et attaques
  8. Explicabilité : compréhension des décisions
  9. Quantification de l’incertitude : mesure de la confiance dans les prédictions

Cette structuration rejoint parfaitement l’approche par cycle de vie prônée par l’étude ACM, mais avec une dimension opérationnelle concrète.

Des cas d’usage industriels réels

Contrairement aux cadres théoriques, Confiance.ai a été testé sur des cas d’usage critiques :

Renault Group - Cas “Welding” : Vérification par IA de la qualité des soudures sur les châssis de véhicules. Avant Confiance.ai, les ingénieurs hésitaient à déployer l’IA sur les soudures critiques. La méthodologie a permis d’évaluer la robustesse, l’explicabilité et de mettre en place un monitoring pour valider le déploiement.

Thales - Détection d’objets d’intérêt : Analyse d’images aériennes pour détecter des objets critiques. Les outils ont permis de vérifier la correction des algorithmes, d’enrichir les données d’apprentissage avec des images synthétiques, et de caractériser les performances avec des scores de confiance.

Air Liquide : Amélioration de la précision des modèles d’IA pour la gestion d’inventaire dans des contextes industriels critiques.

Un “Body of Knowledge” unique

Le Body of Knowledge de Confiance.ai centralise :

  • Les principes fondamentaux de l’IA de confiance
  • Les méthodes d’évaluation pour chaque dimension
  • Un catalogue de ressources (outils, publications, composants)
  • Des guides pratiques pour chaque étape du développement

Ce BoK répond directement au besoin identifié dans l’étude ACM d’un catalogue de métriques quantitatives accessible aux praticiens.

Alignement avec l’AI Act européen

Un aspect crucial : Confiance.ai a été moteur dans la proposition de normes pour l’AI Act. Les exigences de cette réglementation (robustesse, explicabilité, contrôle humain, transparence, absence de biais) sont précisément les dimensions que Confiance.ai outille et mesure.

Le programme fournit ainsi des éléments concrets pour la conformité réglementaire : taxonomies, méthodologies, technologies et outils directement applicables.


Zoom sur l’équité : un exemple concret avec des métriques réelles

Prenons l’exemple de la diversité, de la non-discrimination et de l’équité — une des 7 dimensions du HLEG et un des ensembles fonctionnels de Confiance.ai. Au lieu de simplement déclarer qu’un système doit être “juste”, les chercheurs et la communauté scientifique ont développé des métriques précises.

Parité démographique (Demographic Parity)

La parité démographique garantit que la probabilité de recevoir un résultat positif (une embauche, un prêt approuvé) est la même pour tous les groupes définis par un attribut sensible (genre, origine ethnique, etc.).

Exemple concret : Si 70% des hommes obtiennent un prêt mais seulement 40% des femmes, le modèle ne satisfait pas la parité démographique.

Limites : Cette métrique peut favoriser des candidats moins qualifiés pour maintenir l’équilibre statistique, au détriment de la précision globale.

Égalité des chances (Equality of Opportunity)

L’égalité des chances garantit que les personnes qualifiées de différents groupes ont la même probabilité d’obtenir un résultat positif. Elle se concentre uniquement sur le taux de vrais positifs.

Exemple concret : Dans un système d’admission universitaire, tous les étudiants qualifiés (quel que soit leur groupe) doivent avoir la même probabilité d’être admis.

Égalité des probabilités (Equalized Odds)

L’égalité des probabilités va plus loin en exigeant que les taux de vrais positifs ET les taux de faux positifs soient égaux pour tous les groupes.

Exemple concret : Dans un système de diagnostic médical, la probabilité de diagnostiquer correctement une maladie (vrais positifs) et la probabilité de mal diagnostiquer une personne saine (faux positifs) doivent être identiques pour tous les groupes démographiques.

Note importante : Des recherches montrent qu’il est mathématiquement impossible de satisfaire simultanément toutes ces métriques d’équité, ce qui nécessite des compromis éclairés.

Approche pratique recommandée

Pour évaluer l’équité concrètement :

  1. Analyser la représentativité des groupes dans les données d’entraînement
  2. Calculer plusieurs métriques de parité (démographique, égalité des chances, égalité des probabilités)
  3. Mesurer les taux d’erreur différenciés selon les groupes
  4. Tester le système sur des cas limites qui révèlent les biais cachés
  5. Documenter les compromis effectués entre les différentes métriques

Des outils open-source facilitent ce travail :

  • IBM AI Fairness 360 : plus de 70 métriques et algorithmes d’atténuation
  • Fairlearn (Microsoft) : détection et atténuation des biais
  • Holistic AI : mesures de biais, robustesse, confidentialité et explicabilité

Les défis des compromis inévitables

Une découverte importante de la recherche sur l’IA de confiance concerne les compromis (trade-offs) entre les différentes dimensions. Améliorer une dimension peut dégrader une autre :

  • Équité vs Précision : Imposer une parité démographique stricte peut réduire la précision globale du modèle
  • Confidentialité vs Performance : Les techniques de préservation de la vie privée (comme le privacy différentiel) peuvent diminuer les performances
  • Robustesse vs Explicabilité : Les modèles plus robustes face aux attaques adversariales sont souvent plus complexes et donc moins explicables
  • Transparence vs Confidentialité : Expliquer comment un modèle prend ses décisions peut révéler des informations sensibles

Ces tensions nécessitent une collaboration interdisciplinaire et des choix éclairés basés sur le contexte d’application — exactement ce que Confiance.ai a mis en pratique en réunissant industriels, chercheurs, data scientists et ingénieurs.


Le croisement théorie-pratique : ce que révèle la comparaison

En croisant l’étude ACM et l’initiative Confiance.ai, on observe une convergence remarquable :

Points de convergence

1. Approche par cycle de vie

  • ACM : Propose de mapper les dimensions de fiabilité sur le cycle de vie du ML
  • Confiance.ai : Structure ses 9 ensembles fonctionnels précisément autour du cycle de vie complet

2. Métriques quantitatives

  • ACM : Appelle à un catalogue de métriques mesurables
  • Confiance.ai : Fournit 126 composants technologiques avec des métriques concrètes

3. Dimensions de confiance

  • ACM : Analyse 18 cadres dont le HLEG (7 dimensions)
  • Confiance.ai : Couvre les mêmes dimensions (robustesse, explicabilité, équité, etc.)

4. Open source et partage

  • ACM : Encourage la standardisation et la reproductibilité
  • Confiance.ai : Publie l’intégralité de sa méthodologie et ses outils en open source

Ce que Confiance.ai apporte en plus

1. Validation industrielle réelle : Des cas d’usage critiques dans l’automobile, l’aéronautique, la défense — pas seulement des exemples académiques.

2. Souveraineté technologique : Une approche européenne construite sur des bases indépendantes, face à la domination des géants tech américains.

3. Conformité réglementaire : Un lien direct avec l’AI Act européen, fournissant des outils de conformité pratiques.

4. Écosystème collaboratif : Plus de 50 partenaires qui ont collaboré pendant 3 ans, créant une véritable communauté de pratique.

5. Pérennisation : Création de l’European Trustworthy AI Association pour continuer le travail au-delà du programme initial.


L’après Confiance.ai : vers une standardisation mondiale

Le programme Confiance.ai s’est achevé fin 2024, mais son héritage se poursuit à travers plusieurs initiatives :

1. L’European Trustworthy AI Association (fondation)

Créée par les partenaires industriels, cette fondation à but non lucratif vise à :

  • Pérenniser les outils et méthodologies développés
  • Standardiser les pratiques au niveau européen et international
  • Accompagner les entreprises dans leur conformité à l’AI Act
  • Former les futurs experts en IA de confiance
  • Évaluer continuellement les nouveaux algorithmes et composants

2. Une start-up dédiée

Une entreprise va incarner la première réalisation commerciale pour proposer aux industriels des solutions concrètes et conformes à l’AI Act.

3. Nouveaux projets R&D

Les défis identifiés pour l’avenir incluent :

  • IA hybride : combinaison de différentes approches d’IA
  • IA générative : ChatGPT et consorts dans des contextes critiques
  • Cybersécurité : protection des systèmes d’IA contre les attaques
  • Empreinte carbone : impact environnemental de l’IA
  • IA embarquée : performance, consommation, temps de réponse

4. Rayonnement international

Confiance.ai a établi des partenariats avec :

  • ZERTIFIZIERTE KI (Allemagne / VDE)
  • Confiance IA Québec (Canada)
  • RAI UK (Royaume-Uni)
  • CERTAIN (réseau européen)
  • TAILOR (projet européen)

L’objectif est de faire de la méthodologie Confiance.ai un standard de facto au niveau mondial pour l’IA industrielle de confiance.


Pourquoi c’est important ?

Cette convergence entre recherche académique (étude ACM) et mise en œuvre industrielle (Confiance.ai) comble un vide crucial entre la théorie et la pratique. Elle offre enfin aux développeurs, aux entreprises et aux régulateurs des outils concrets pour :

  1. Évaluer objectivement la fiabilité d’un système d’IA avec des métriques quantitatives
  2. Comparer différents systèmes selon des critères standardisés
  3. Améliorer les systèmes existants de manière ciblée grâce à des points de contrôle tout au long du cycle de vie
  4. Documenter les efforts de conformité face aux régulations (RGPD, AI Act, etc.)
  5. Identifier les compromis nécessaires entre différentes dimensions de fiabilité
  6. Déployer en production des systèmes d’IA dans des environnements critiques

L’OCDE propose également un catalogue d’outils et de métriques pour développer des systèmes d’IA dignes de confiance, accessible librement.


Vers une IA vraiment responsable

L’IA de confiance ne peut pas rester un vœu pieux. Elle nécessite des méthodes d’évaluation rigoureuses, reproductibles et applicables dans le monde réel.

La combinaison de l’approche académique (ACM) et de la mise en œuvre industrielle (Confiance.ai) crée un cercle vertueux :

  • La recherche identifie les cadres théoriques et les métriques
  • L’industrie teste, valide et affine ces approches sur des cas réels
  • Les retours d’expérience alimentent la recherche
  • Les standards émergent naturellement de cette collaboration

Questions à poser aux entreprises tech

La prochaine fois que vous entendrez une entreprise affirmer que son IA est “éthique” et “responsable”, vous saurez quelles questions poser :

  • Quelles métriques d’équité utilisez-vous ? (Parité démographique ? Égalité des chances ?)
  • Comment évaluez-vous la robustesse de vos modèles ?
  • Utilisez-vous une méthodologie reconnue (Confiance.ai, NIST AI RMF, etc.) ?
  • À quelle étape du cycle de vie évaluez-vous la fiabilité ?
  • Quels compromis avez-vous effectués entre équité, précision et confidentialité ?
  • Comment documentez-vous et surveillez-vous ces métriques en production ?
  • Avez-vous réalisé une évaluation d’impact sur les droits fondamentaux ?
  • Comment vous préparez-vous à la conformité AI Act ?

Avertissement méthodologique

⚠️ Limites de cette analyse : Les informations présentées ici s’appuient sur les résumés disponibles, l’abstract, les métadonnées, la littérature connexe sur l’évaluation de la fiabilité en IA, et les sources officielles de Confiance.ai. Le croisement entre l’étude ACM et Confiance.ai reste néanmoins pertinent car les deux initiatives poursuivent des objectifs convergents avec des approches complémentaires.


Ressources complémentaires

Sur l’évaluation de la fiabilité en IA

Sur Confiance.ai


Cet article croise l’étude “Towards a Better Understanding of Evaluating Trustworthiness in AI Systems” (ACM Computing Surveys, avril 2025, DOI: 10.1145/3721976) avec l’initiative française Confiance.ai (2021-2024) pour illustrer le passage de la théorie académique à la pratique industrielle.

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